Saint-Roch Ferrières Saint-Roch Ferrières Photo Saint-Roch Ferrières

REGARD. Ne pas désespérer du football...

Le triomphe modeste

Il ne faut pas désespérer du football. Bien sûr, il y a trop d’argent en jeu, il y a le dopage et les tricheries, il y a les coiffures crétines des joueurs, la bêtise grégaire des supporters, bien sûr.Mais...


Il y a aussi, quelquefois, ce geste étourdissant, ce moment de grâce qui vous fait oublier les heures d’ennui devant la télé et vous fait revivre les jolis moments, les seuls qui vaillent, l’heureux temps où vous tapiez dans la balle.
Rappelez-vous l’Euro 2004 : le match Portugal-Angleterre vient de débuter. Une longue passe anglaise, et le petit Owen, dos au but, qui reprend le ballon en pleine extension, au nez du gardien. « Un but de cour de récré ! », s’exclame le commentateur. C’était cela, précisément : un but comme on en inscrivait dans la grande cour de Saint-Roch, un but qui a secoué les filets de ma mémoire, comme diraient les journalistes sportifs.
Tout commençait par la composition des équipes : les deux capitaines se livraient à un cérémonial compliqué au terme duquel celui qui écrasait les orteils de l’autre avait le droit de préempter en premier. Pointés l’un après l’autre, les joueurs se rangeaient sous l’une ou l’autre bannière. Les derniers subissaient l’attente vaguement humiliante que leur valaient leurs piètres qualités de dribbleurs ; le plus souvent, on les mettait au but ou en défense, positions où leur maladresse pouvait se révéler utile pour faire chuter l’avant-centre au moment du tir.
Quand la partie commençait, à la difficulté d’éviter les adversaires s’ajoutait celle d’esquiver les pavés déchaussés et les grands marronniers, que venait compliquer l’obligation de slalomer entre les joueurs des rencontres concomitantes et simultanées. Les chutes et collisions étaient fréquentes, les transports à l’infirmerie exceptionnels, la crainte inspirée par la tenancière de l’époque – nous y reviendrons dans une prochaine chronique – expliquant cela.
Reprise de volée : « But ! », s’écriaient les attaquants ; « A côté ! », s’indignaient les défenseurs. C’est que, si la cage était relativement bien délimitée à la peinture blanche sur le mur du fond, de l’autre côté, c’étaient deux pulls posés sur le sol qui faisaient office de poteaux. D’où les interminables contestations, les reconstitutions enflammées, aussi minutieuses que peu probantes…
Touchons ici un mot de l’outil de travail : le ballon. Il en existait de différentes qualités, les plus prisés étant en caoutchouc orange et granuleux. Chaque classe avait le sien, dûment marqué, au feutre indélébile, du nom de l’équipe et de menaces funestes à l’adresse des chapardeurs et des faussaires, capables de vous changer un « L » (comme latine) en « M » (comme moderne).
La récompense de ces mois d’entraînement, c’était le match profs-élèves sur le grand terrain en herbe, en contrebas du potager. Il faudrait se replonger dans les annales de ces années 70 pour vérifier les scores mais, si mes souvenirs sont exacts, nous nous vengions de plusieurs mois de soumission studieuse en mettant invariablement la pâtée aux enseignants.
Mais comme les examens n’étaient pas loin, nous n’eûmes jamais la victoire arrogante et gardions, du moins en public, le triomphe modeste.


Guy Maron (rh.77),
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