Saint-Roch Ferrières Saint-Roch Ferrières Photo Saint-Roch Ferrières

Quand les talents se réveillent

Notre directeur, Michel Georis, ne savait pas trop vers quoi on irait quand, en janvier, il a lancé l’idée d’une «fête des talents» pour célébrer notre 150ème anniversaire. On a donc un peu tâtonné… avant d’aboutir à une soirée théâtrale inédite, fruit du savoir-faire et des ressources insoupçonnées de toute la communauté de Bernardfagne. Ce soir-là, vraiment, elle a vibré…
D’abord un cabaret-théâtre fait de morceaux choisis, palette éclectique de ce que nos plus jeunes peuvent faire de mieux quand ils montent sur scène…En entre-mets, l’étonnant solo théâtral d’un «prof»… Puis, comme une perle en cadeau: Antigone, pari osé avec nos aînés, coup de maître!


Le rideau rouge

Blême ou cramoisi, souffle court, guibolles flageolantes, cœur en chamade, un ballon dans la gorge, l’artiste attend les trois coups. Ah, être à cent lieues, peinard, loin des gloutons optiques qui, dans un instant, dans une seconde, le jaugeront, le jugeront, arbitres de ses émotions, de ses failles, de son talent!…
Envie folle de décamper, avant le ridicule, le trou de mémoire, le silence glacial, l’apitoiement… Se retrouver de l’autre côté du rideau rouge, au calme, assis, juge parmi les juges, César au pouce souverain… Fuir ce fichu trou-espion où l’acteur lorgne le public, apprivoise sa peur… «Combien sont-ils? Ont-ils l’air gentils?»
Et puis le plongeon, à Dieu vat: «En scène, il est l’heure! lumière! Rideau!»
En herbe ou en bouton, professionnel ou ‘amateur’, tout artiste passe par ces émotions. Saint-Roch ou La Scala, saynète ou opéra, quelle différence? Frère siamois du talent, le trac est toujours là. Ce samedi 15 mai, les «petits» le découvrent. J’ai peur aussi mais ne le montre. C’est toujours la première fois.
Marie n’en mène guère plus large, ses ouailles accrochées à ses basques. Est-on prêts? Pépins classiques: un accessoire manque, une couture lâche, une perruque s’effiloche… «Du calme, les enfants!».
Je crie «Rideau!» comme on se jette à l’eau sans être sûr d’encore savoir nager. Et nous ouvrons le bal. Quinze saynètes, florilège exquis: Molière, La Fontaine, Homère, Eluard, Arnaudy… Rien que ça! Aux innocents les mains pleines. Et même, en guise de clin d’œil, l’une ou l’autre savoureuse création. Age moyen des artistes: quatorze ans. La plus jeune, haute comme trois pommes mais d’un aplomb géant. Tous, sans exception, d’un enthousiasme et d’une fraîcheur désarmants.
Nous passions en ‘vedette américaine’, avant les aînés. Sans complexes. Avons-nous eu du talent? Les applaudissements nous ont rassurés mais est-ce là l’essentiel?
Un sondage révélait récemment que s’exprimer en public était la peur la plus commune. A quatorze ans, oser la scène, défier le trac, c’est un bon début, non?
R.Félix


De la tragédie d’Antigone à celle d’être «prof.»

Ce samedi 15 mai, une poignée de rhétos particulièrement motivés, s’étaient mis dans la tête et dans le cœur de représenter l’Antigone de Jean Anouilh. Une tragédie grecque, créée par Sophocle il y a 2500 ans, quelle drôle d’idée!
Et pourtant, il s’y sont investis, avec Jean-Marie Deroanne aux commandes, leur prof. de grec et de latin, pour ceux qui l’ignorent encore. Un texte parfois important à étudier par cœur (le théâtre vit encore en marge des réformes pseudopédagogiques), des répétitions fréquentes après les cours. Et du talent! Le nombreux public a pu apprécier les performances de haut niveau de cette troupe de jeunes acteurs peu expérimentés.
J’allais oublier les remerciements. A côté des acteurs et du metteur en scène, il y avait les accessoiristes, les maquilleuses, les responsables des lumières…, l’abbé Pire pour l’habillement musical de la pièce… et, tant que j’ai le micro, j’en profite pour dire un petit bonjour à ma maman…, etc…
Mais, pour en revenir à la pièce, pourquoi une tragédie? Saint-Roch en a connu des pièces de théâtre. Quand j’ai déposé mes valises ici, c’était Richard Félix la référence en la matière: chaque année une pièce -il fallait le faire- mais plutôt dans le registre comique. Ensuite, il a laissé la place aux jeunes non sans se recycler, d’abord en M. Loyal (si! pour un cirque!), ensuite en Président Directeur Général Organisateur de notre Fancy-fair. Et c’est Thierry Detrixhe qui l’a remplacé devant la scène à deux reprises, assisté par François Bodarwé, mais toujours avec des comédies.

Face à un choix impossible…

Et la question (mais en était-ce une?) a fusé: Antigone? une tragédie? qui cela peut-il bien intéresser? Tout le monde! Car nous sommes tous quelque part Antigone, Œdipe, Ajax… Car nous sommes tous un jour ou l’autre confrontés à un choix tragique. La tragédie place des êtres humains face à un dilemme.Un choix tragique est un choix impossible (il ne s’agit pas ici de choisir entre la Starac ou le film de RTL!): d’abord, parce qu’il engage toute notre vie; ensuite, parce que, quel que soit notre choix, et les raisons de ce choix, et les bonheurs de ce choix, nous devons nous attendre aussi aux mêmes déceptions: choisir est toujours difficile, mais dans la tragédie, c’est un déchirement de l’être.
Antigone doit choisir: va-t-elle enterrer son frère ou non? Elle doit le faire pour que l’âme de ce dernier repose en paix. C’est la volonté des dieux. Mais elle ne peut pas le faire. Le roi l’a interdit. C’est la loi des hommes. «Des deux côtés, mon mal est infini», dira Corneille dans Le Cid.

Je dis souvent à mes élèves que la plupart d’entre eux feront leur premier choix tragique en fin de rhéto. Des études, oui mais… médecine? sciences économiques? prof. de littérature? Choisir dans ce cas-là, c’est presque toujours s’engager à vie. Quelques élèves m’ont répondu «pas nécessairement! on peut changer.» C’est vrai qu’il y a des champions du zapping, que certains louvoient beaucoup avant de choisir. Il n’y a pas que des Antigone, il y a aussi des Ismène... Mais un jour, il faut choisir et engager sa vie. Ce qui est vrai pour la vie professionnelle l’est d’ailleurs aussi pour la vie privée: se marier? faire un enfant? Faire un enfant…y a-t-il choix plus tragique? On ne peut pas le zapper...
Il y a peut-être des médecins qui me lisent. Jamais marre des malades et de leurs maladies? les ulcères, les bobos, les souffrances? «Et si j’avais fait autre chose?» Peut-être mais... chaque métier à ses ulcères.
J-L. Georges

R. Félix et J-L. Georges

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