Saint-Roch Ferrières Saint-Roch Ferrières Photo Saint-Roch Ferrières

REGARD Poing final

Guy Maron, rhéto 77 et journaliste au "SOIR", alimente cette rubrique "REGARD". Il y aborde des sujets d'actualité ou bien des souvenirs susceptibles de toucher bon nombre de nos anciens...

Quelle avait été l’étincelle? Je ne m’en souviens pas. Mais, rapidement, le différend avait enflé entre le prof et l’élève et, dans la classe, l’ambiance devenait irrespirable.
A 15 ou 16 ans, nous saisissions la moindre occasion de bretter avec les adultes; certains professeurs rompaient là («Quand vous saurez (au choix): le tableau de Mendeleïev, calculer une tangente, conjuguer les verbes en -uyer, la 4e déclinaison, etc., on en reparlera!»), d’autres se prêtaient au jeu. Reconnaissons-le: le but de l’exercice consistait moins à confronter nos idées à celles des grands qu’à faire durer l’ex-cursius (c’est-à-dire n’importe quel sujet excepté la matière censée être enseignée) le plus longtemps possible. Le nec plus ultra, c’était l’heure complète; avec certains profs, dont nous avions identifié la passion hors académique, l’exploit fut maintes fois réalisé.

Ici, c’était différent: entre l’élève et le maître, on ne jouait plus. Le premier avait dû toucher une corde sensible, le second s’était senti blessé, avait dégainé à son tour; le premier était un trop grand adolescent, le second un trop jeune adulte. Le ton avait monté, on en était presque venu aux mains. C’était au Petit Séminaire de Saint-Roch, encore exclusivement masculin, un printemps des années 70.
Les circonstances de la dispute ne sont pas importantes. Ce qui, trente ans plus tard, continue de m’étonner, voire de m’émerveiller, c’est la manière dont elle fut mise sous le boisseau d’abord, dont elle se résolut ensuite.
En quelques heures de cours, la rancœur était devenue corse, risquant à tout moment de provoquer un esclandre. L’élève parla de «casser la gueule» du prof. Le prof saisit la balle au bond. Se battre? D’accord. Mais dans les règles: à la fin de l’année, avec des gants de boxe, on s’arrête au premier sang et, en attendant, on signe une trêve.
Je ne suis pas sûr que ces méthodes furent jamais enseignées dans les écoles de pédagogie. Ce que je sais, c’est que le mois de juin fut apaisé.
Le combat eut lieu. Aux derniers jours d’école, examens terminés, il n’était pas rare que les enseignants emmènent leurs ouailles en promenade. A l’ultime cours en question, toute notre classe descendit vers les terrains de foot. Il y en avait un, marécageux, derrière une rangée de sapins, hors de vue du collège.
Quelqu’un avait apporté les gants. Les boxeurs restèrent en habits de ville, nous nous mîmes en cercle. Le combat débuta.
Il fut bref. Après quelques secondes, une droite du prof explosa la lèvre de l’élève. La blessure était bénigne. Mais le sang avait coulé. L’honneur était sauf pour l’un et l’autre. Nous sommes tous remontés en salle de cours. L’année allait finir.
J’ignore si cette histoire s’ébruita, si elle eut des suites. Dans mon muséum intime, j’aime à me dire que personne n’en a jamais parlé, que ce fut là le secret partagé d’une classe de gréco-latinistes d’un autre siècle. Et la leçon ne fut pas la pire prise à Saint-Roch.

Guy Maron (rh.77)

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